Chemin de Fer Touristique de la Vallée de l'Aa
HeritageLe Chemin de Fer Touristique de la Vallée de l'Aa : quand des passionnés sauvent une ligne oubliée
Il y a un sifflement qui résonne encore entre les collines du Pas-de-Calais. Pas celui d'un TGV filant vers Paris, mais celui, plus rauque, plus viscéral, d'une locomotive à vapeur remontant lentement la vallée de l'Aa. Ici, entre Arques et Lumbres, sur quinze kilomètres de voie ferrée lovés au cœur du Parc Naturel Régional des Caps et Marais d'Opale, le temps a appris à ralentir. C'est le domaine du Chemin de Fer Touristique de la Vallée de l'Aa — le CFTVA — où une poignée de bénévoles fait revivre, depuis près de quatre décennies, un patrimoine ferroviaire que l'histoire avait condamné au silence.
Photo: Claude villetaneuse, CC BY-SA 3.0. Source
Une ligne née au XIXe siècle
L'histoire commence bien avant les bénévoles. Dès 1837, des ingénieurs étudient un tracé reliant Saint-Omer à Boulogne-sur-Mer à travers les vallonnements de l'Audomarois. Il faudra attendre le 22 mai 1869 pour qu'une concession soit accordée à la Compagnie des chemins de fer du Nord-Est, puis le 25 mai 1874 pour que le premier train inaugural quitte Saint-Omer à 8h30, quatre voitures de première classe en remorque. La ligne, longue de 56 kilomètres, est mise en service commercial dès le lendemain. La gare d'Arques ouvre ses portes en septembre de la même année.
Pendant près d'un siècle, cette voie ferrée est le poumon économique de la vallée — elle transporte ouvriers, marchandises, soldats britanniques durant la Grande Guerre. Mais la modernisation du réseau national la rattrape : en 1959, la SNCF ferme le service voyageurs entre Desvres et Saint-Omer. En 1968, les derniers passagers descendent du train entre Desvres et Boulogne. La ligne sombre dans l'oubli, livrée à la rouille et aux herbes folles.
La renaissance : un homme et une idée folle
C'est en 1988 que tout bascule. Jean-Marc Chambelland, passionné de chemin de fer, fonde l'association du Chemin de Fer Touristique de la Vallée de l'Aa. Son ambition : redonner vie au tronçon Arques-Lumbres pour en faire un train touristique. Le défi est titanesque — il faut acquérir du matériel roulant, trouver les financements, obtenir les autorisations d'exploitation, restaurer les voies. Quatre années d'efforts aboutissent à un premier essai réussi en 1992. Mais il faudra encore six ans de travail acharné avant que le train touristique ne circule enfin régulièrement, en 1998.
1874
Le premier train inaugural remonte la vallée de l'Aa — une ligne toute neuve de 56 km relie Saint-Omer à Boulogne-sur-Mer.
1959
La SNCF ferme le service voyageurs — la vallée perd son train, les gares se taisent une à une.
1988
Jean-Marc Chambelland fonde le CFTVA — un pari fou pour ressusciter quinze kilomètres de voie oubliée.
1992
Premier essai réussi — pour la première fois depuis des décennies, un train touristique roule entre Arques et Lumbres.
1998
Le service régulier démarre enfin — dix ans de ténacité pour transformer un rêve en réalité.
2013
La locomotive à vapeur Ty2-6690, née en Autriche en 1943, est officiellement inaugurée — le panache blanc revient dans la vallée.
2023
Arrivée de la 230 D 9, une majestueuse locomotive de 1908 — un nouveau chapitre s'ouvre pour la collection.
Photo: Claude villetaneuse, CC BY-SA 3.0. Source
Un conservatoire vivant du rail
Ce que le CFTVA préserve aujourd'hui dépasse largement un simple trajet en train. L'association, forte d'une centaine de membres dont une trentaine de bénévoles actifs, a constitué au fil des années une collection remarquable de matériel roulant historique. On y trouve la Ty2-6690, une imposante Decapod de 86 tonnes construite en 1943 par la Wiener Lokomotivfabrik Floridsdorf — une « Kriegslokomotive » autrichienne qui a traversé l'Europe, passant par la Roumanie et la Pologne avant de trouver refuge en France. À ses côtés, « La Couronne », une locomotive à chaudière verticale Cockerill de 1926, est en cours de restauration complète pour son centenaire.
Le parc comprend également deux locomotives diesel BB 63852 et BB 63866, les célèbres autorails « Picasso » X3817 (1951) et X3853 (1953) — reconnaissables à leur poste de conduite surélevé qui leur valut ce surnom — ainsi que des Éléments Automoteurs Doubles (EAD) Caravelle des années 1980. Les voitures voyageurs couvrent un demi-siècle de construction ferroviaire française, des métalliques Est De Dietrich de 1932 aux voitures UIC des années 1960.
Photo: Claude villetaneuse, CC BY-SA 3.0. Source
Plus qu'un train : un lien vivant avec la mémoire locale
Le CFTVA poursuit trois objectifs indissociables : la sauvegarde et la restauration du matériel roulant, la préservation du patrimoine ferroviaire bâti — gares, halle à marchandises d'Arques — avec l'ambition de créer un véritable dépôt-musée vivant, et bien sûr l'exploitation du train touristique lui-même. Le parcours de deux heures aller-retour relie huit arrêts, de la gare d'Arques à celle de Lumbres, en passant par l'ascenseur à bateaux des Fontinettes, Blendecques, Helfaut-Wizernes, Hallines, Esquerdes et Setques. Chaque halte raconte un fragment de l'histoire industrielle et rurale de l'Audomarois.
Aujourd'hui présidée par Guillaume Taufour — Jean-Marc Chambelland étant devenu président d'honneur —, l'association ne se contente pas de faire circuler des trains. Elle organise des événements thématiques tout au long de l'année : Journées du Patrimoine en septembre, trains d'Halloween en octobre, trains du Père Noël en décembre, et le désormais incontournable Festivallée, dont l'édition 2026 promet un voyage dans l'ambiance des années 1950.
Photo: Claude villetaneuse, CC BY-SA 3.0. Source
Un avenir sur les rails
Le CFTVA incarne cette forme particulière de résistance douce : celle de bénévoles qui refusent de laisser mourir un savoir-faire, une esthétique, un son. Chaque week-end de la saison — de mai à octobre —, quand la Ty2-6690 s'ébranle dans un souffle de vapeur et que les voitures d'époque glissent entre les prairies, c'est un siècle et demi d'histoire ferroviaire française qui reprend vie.
Cet article a été en partie inspiré par de vieilles photographies et des enregistrements qui ont refait surface lorsqu'un particulier a fait numériser ses souvenirs personnels. Cela nous a amenés à nous demander combien d'autres trésors dorment encore dans des greniers, des boîtes à chaussures ou de vieilles armoires — liés de près ou de loin au Chemin de Fer Touristique de la Vallée de l'Aa. Si vous détenez des archives personnelles en lien avec cette association ou cette ligne historique, des services comme EachMoment peuvent aider à les préserver pour les générations futures.